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  • Philip Ribe

Compagne cruelle, mais bonne professeure… la souffrance.


Bien qu’étant Fils de Dieu, il a appris l’obéissance par tout ce qu’il a souffert.

Hébreux 5.8


Avant de commencer, je dois vous faire une confession : je ne suis pas un homme courageux. Je suis douillet, craintif, et l’idée de souffrir me terrorise. Il faut dire que j’ai pris du retard dans l’apprentissage de la souffrance ; mon enfance heureuse, dans une famille ordinaire mais merveilleuse, ne m’avait pas préparé à lui faire face.


Évidemment, je vis sur terre, comme vous. Elle a donc su me trouver, me rattraper. Au début, avec de simples piques, des malheurs minuscules. Ils m’ont tout de même rendu conscient qu’elle existait, qu’elle était réelle, qu’elle m’avait débusqué. Ensuite, elle a frappé plus fort. Oh bien sûr, chacun a sa propre échelle et il n’y a pas de mètre-étalon pour l’évaluer, mais c’était un coup vicieux, violent. J’ai plié des deux genoux ; victoire par KO dès le premier round. Je pensais que j’en mourrais. Pas du tout ; malgré une belle cicatrice, j’étais toujours vivant.


Naïvement, stupidement, j’ai cru — j’étais encore assez jeune — que j’avais payé mon dû au malheur. Il m’avait volé une partie de moi-même, arraché le sang de mon sang ; c’était horrible, mais à présent, j’étais le détenteur d’un laissez-passer, j’avais obtenu l’immunité. Oui, un jour je serais vieux, un jour je quitterais ce monde, mais en attendant, j’étais vacciné, le lourd tribut payé me protégeait. Je vous vois sourire, tristement, hocher la tête en murmurant : jeune fol inconscient…


Vous avez deviné la suite : infatigable, impossible à semer, elle m’a rattrapé, a collé à mes basques, a presque réussi à me voler définitivement ma joie de vivre. Elle m’a forcé à respirer un air qui puait la crainte. J’en suis venu à me lever la peur au ventre, à ne regarder le ciel que pour me demander d’où la prochaine salve allait tomber, à ne plus voir l’avenir qu’en nuances de gris. Sans oser me comparer à Job, j’ai dit : « Elle est partie mon espérance ». J’ai sombré. De façon littérale, je me suis enfoncé dans le sombre.


C’est là que je l’ai aperçue, plus ténue qu’une étincelle, minuscule luciole, grosse comme un grain de poussière, mais un grain de poussière éclatant, une miette de soleil, une limaille de lumière pure. Ce n’était pas que de la lumière, elle apportait avec elle chaleur, réconfort, guérison.

Ensuite, il y a eu des mots, des mots comme des baumes, des mots qui chassent la peur, expulsent le sombre, anéantissent le désespoir. Gentiment, délicatement, avec une tendresse infinie, il m’a dit : « Je ne t’ai jamais promis d’éloigner le malheur, je t’ai garanti que je ne t’y laisserais jamais seul ». Les mots du poète me sont revenus à l’esprit, non plus comme de la poésie, mais comme une promesse de vie : « Le Christ n’est pas venu abolir la souffrance, il n’est même pas venu l’expliquer, il est venu la remplir de sa présence » 1. Cette présence que j’avais voulu capturer à la force de mes poignets, que j’espérais mériter en me démenant en tous sens, que j’avais entrevue, trop rarement, trop courtement, elle était là. Apaisante, reposante, pleine d’espérance, de joie même. Et tout cela alors qu’à l’extérieur le sombre régnait toujours.


Je ne l’ai pas aimée pour autant, la souffrance ; je désire toujours qu’elle m’épargne, qu’elle m’oublie, qu’elle passe son chemin. Et cependant — j’ai du mal à le dire — je lui suis quand même reconnaissant. Elle m’a appris ce qu’aucun autre enseignant n’aurait pu m’apprendre, ce qu’aucune bibliothèque n’aurait pu me communiquer.

Je ne l’aime pas, je ne l’aimerai jamais, je le sais. Je continue de la craindre, j’espère toujours ne plus la croiser… mais chaque fois qu’elle pointe son nez, plus forte que la peur, je sens l’espérance affleurer, bouillonner, occuper tout l’espace pour me rassurer. Je ne suis pas seul, je le sais, je ne le serai jamais. Rien ni personne ne pourrait annuler la promesse solennelle qui m’a été faite : « Jamais je ne t’abandonnerai, jamais je ne te délaisserai, je suis avec toi chaque jour, jusqu’à la fin de ton monde » 2.


Il en sera ainsi jusqu’au jour où nous continuerons notre course dans le monde d’après, ce monde que j’apprends déjà à connaître en secret, là où, loin des yeux, tu illumines ma vie. Ce monde où la souffrance ne nous suivra jamais, parce qu’en venant chez nous tu l’as bue jusqu’à la lie et tu l’as terrassée pour qu’un jour futur j’en sois définitivement débarrassé.

Oui, je le sais, rien ne pourra jamais me séparer de ton amour 3.


Philip

1 Paul Claudel. 2 Hébreux 13.5 Matthieu 28.20. 3. Romains 8. 35-39



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© 2015 par Philip Ribe

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