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  • Philip Ribe

Les yeux grands ouverts...


Nous vivions dans ce que beaucoup se plaisent à nommer « le monde d’avant », anesthésiés par le confort, bercés dans les illusions rassurantes prodiguées par la confiance en la médecine, en la science et – surtout pour les Helvètes – par les assurances multiples et les piles de lingots dormants dans les sous-sols des banques. Le Covid 19, de son petit nom, a balayé tout cela en rappelant qu’il se glissait où il le désirait, qu’il atteignait aussi les riches et les puissants, même si, force est de constater qu’ils ont dans l’ensemble plus de chances d’être soignés correctement que les pauvres. Tout de même, la possibilité d’un avenir incontrôlé et incontrôlable a surgi de nulle part et pulvérisé notre insouciance ; l’autruche n’a pas vraiment eu d’autre choix que de sortir la tête du sable. De nombreux aveugles ont retrouvé la vue, les myopes et les astigmates ont chaussé leurs lunettes.

Bon gré, mal gré, plus ou moins rapidement – certains ont dû tomber malades et compter leurs morts pour se réveiller – nos dirigeants ont dégainé le confinement. Le dernier rempart contre les hordes d’envahisseurs de l’Attila-Covid.

Le confinement, tout en réduisant notre liberté de mouvement et nos possibilités de distraction, a eu un effet apaisant, c’était long, fastidieux, contraignant, ennuyant pour certains, mais il nous écartait du danger, c’est pour cela que nous l’avons accepté et à certains égards, apprécié. Reclus dans nos donjons, observant le monde à la lorgnette de nos écrans, nous avons poussé un grand cri unanime : « plus jamais ça ! ». Les phrases du genre « rien ne sera jamais plus pareil... » ont fleuri sur les lèvres des chefs d’État, des dirigeants, des politiques de tout poil et de tout bord.

Le fleuve Temps n’a pas arrêté de couler pour autant, trop lentement pour certains, comme s’il était en crue pour d’autres, mais de chutes en cascades, de méandres en détours, il a finalement atteint la baie du déconfinement. Terminus, dernière station du voyage, on nous demande à présent de débarquer. L’ogre Productivité et son jumeau Profit ont faim, ils réclament de la chair fraîche pour remettre en mouvement leurs rouages infernaux. Quelques artistes, utopistes, rêveurs de la bande à Hulot 1 prêchent dans le désert, s’époumonent à proclamer : Le temps est venu pour un vrai changement de cap.

Malheureusement, il semble que le Covid 19 affecte la mémoire de certaines personnes à risques, j’ai nommé les têtes dirigeantes – je n’ai pas dit pensantes. Ceux-là même qui, la voix chevrotante d’émotion, l’œil humide, juraient devant toutes les caméras que le monde d’après n’aurait rien à voir avec le monde d’avant... ils n’ont pas changé de boussole ; l’aiguille aimantée est toujours pointée sur « Profit à gogo & Pillage de la planète ». Les chiffres – ils ne mentent jamais – sont là pour nous le rappeler.

La destruction de la forêt amazonienne et de ses habitants s’est accélérée, les marchands d’inutile sur le net ont vu leurs profits exploser, les dictatures se sont renforcées, la spéculation sur les masques et le matériel médical bat son plein, les entreprises pharmaceutiques se frottent les mains.

La ruée vers l’or des hypothétiques vaccins est lancée, les interdictions de pesticides et désherbants mortifères sont suspendues, des milliers de petites entreprises vont disparaitre ou tomber dans l’escarcelle des géantes, les primes promises aux « héros » des premiers jours se sont embourbées dans les clauses annexes et réduites en aumône insultante... sans être prophète ou devin, on peut parier qu’en 2021 les possessions des hyper riches et le dénuement des très pauvres se sera accru.

Je vous entends vous demander pourquoi vous perdez votre temps à lire un texte aussi déprimant... persévérez encore un tout petit peu, la bonne nouvelle arrive. Bonne nouvelle toute relative, je vous l’accorde, mais bonne nouvelle quand même. Ce que je décris dans les lignes précédentes n’est pas une nouveauté, c’est le monde dans lequel nous vivions avant la pandémie, et c’est celui qui nous attend dans les jours à venir. Si nous avions besoin d’une bande-son pour ce déconfinement, nous pourrions écouter Dalida ou Julio nous chanter : « ... tu n’as pas changé... ». Mais la bonne nouvelle – non ce n’était pas la voix de Julio – c’est que nous avons probablement ouvert un peu plus les yeux sur le monde que nous avons voulu, accepté, toléré, subi sans véritablement le regarder en face… Comme l’a si justement écrit Antonio Porchia : « Voir me coûte d’ouvrir les yeux à tout ce que je ne voudrais pas voir », le confinement a eu cet effet sur notre vision du monde.

J’avance avec la subtilité d’un éléphant sauvage dans une boutique de porcelaine chinoise, vous m’avez vu venir... tant mieux ! C’est le but de ce petit texte sans prétention, vous encourager à ouvrir les yeux. Ce qui est vrai pour le monde dans lequel nous vivons l’est aussi pour notre vie intérieure – ça y est, l’expression est lâchée – c’est le moment où vous pouvez dire un peu énervé, ou compatissant : « mais c’est une obsession chez lui ! » Peut-être bien, mais je ne pouvais pas passer à côté d’un tel parallèle sans le relever, sans appuyer un peu là où ça fait mal, dans l’intention louable de faire du bien.

Comme je l’ai dit, répété, ânonné, rabâché durant nos premières semaines en isolement, le confinement nous a dérobé la mauvaise béquille de la religion. Plus de « cultes » le dimanche matin, plus d’activités « chrétiennes », plus de routine pseudo-spirituelle pour bâillonner nos consciences, plus de train-train évangélique ronronnant... Cette mise en quarantaine nous a aussi privés de nos nombreux antalgiques, de nos drogues douces : sorties, vie sociale, shopping, stades, bistrots, spectacles, voyages exotiques, etc. Même avec une forte dose de mauvaise volonté, il nous a été difficile durant ces deux mois en cellule de ne pas faire face à la réalité de notre vie intime avec Dieu. Le constat, quel qu’il soit, a été bénéfique. On ne peut commencer de s’enrichir, intérieurement, sans avoir pris conscience de notre indigence.

Il me semble, j’ai la naïveté de l’espérer, que pour beaucoup, cela a été une période d’éveil ou de réveil, une opportunité de découvrir, d’approfondir, un retour aux sources pour certains, un émerveillement pour quelques-uns, mais tout au moins une parenthèse de vie authentique.

Nous allons progressivement être libérés des contraintes du confinement, mais contrairement à la marche du monde sur lequel notre emprise est minuscule – ce n’est pas une raison pour ne pas faire ce qui est en notre pouvoir – dans le domaine de notre spiritualité, nous sommes seuls maîtres à bord ; après Dieu, évidemment, comme sur n’importe quel navire digne de ce nom.

Nous allons retourner sur nos lieux de travail, faire le plein de nos véhicules, utiliser enfin nos titres de transport, faire flamber nos cartes bancaires, passer chez le coiffeur, retrouver, heureusement, une vie sociale élargie, mais nous pouvons choisir de vivre tout cela en gardant les yeux ouverts. Et lorsque je parle des yeux, vous m’avez compris, je parle des yeux du cœur, mais aussi de ceux de l’intellect, de l’honnêteté, de l’intégrité.

Que le décor dans lequel nous allons vivre change ou pas, qu’il évolue positivement ou qu’il régresse dramatiquement, nous pouvons, nous devrions garder les yeux ouverts. C’est le préalable indispensable à une vie où l’on ne triche pas. Garder les yeux ouverts sans culpabilité, mais sans complaisance, sur nos progrès et sur nos échecs, sur nos réussites et nos faux pas. Nous ne tiendrons probablement pas toutes les résolutions que nous avons prises, nous n’atteindrons pas forcément les objectifs qui nous semblaient s’imposer d’eux-mêmes lorsque nous étions en prison, c’est regrettable, mais ce n’est pas très grave.

Que nous réussissions ou pas à conserver ce que nous avons découvert en confinement n’est pas aussi important que le fait de rester lucide sur notre état. Ce n’est pas d’échouer qui est terrible, c’est de vivre les yeux fermés, c’est de consentir au déni, d’en faire l’arrière-plan choisi, toléré de nos existences. Il serait tellement triste de refermer les yeux pour les rouvrir seulement quelques instants avant de les fermer pour toujours.

Au cours de ces dernières semaines, nous avons habité notre demeure intérieure, nous y avons vécu, nous en avons goûté le charme, peut-être avons-nous entrepris de l’aménager, de tomber quelques cloisons, de la décorer, d’y faire régner la paix. Un peu comme lorsque nous tombons amoureux de notre maison de vacances, nous nous sommes dit, en secret, ce serait merveilleux de s’installer ici, pour de bon, pour toujours... Et pourquoi pas ? Il serait tellement triste de refermer les volets, mettre des draps sur le mobilier, éteindre définitivement le feu dans la cheminée, et abandonner ce refuge d’âme à la poussière, aux araignées et à l’oubli.

Faudra-t-il attendre une autre catastrophe pour la retrouver, ou la perspective des grandes vacances éternelles ?

J’espère que ce ne sera pas le cas, je ne nous le souhaite pas. C’est pourquoi je me permets, en la modifiant un peu, de paraphraser la prière de Paul pour ses amis de la ville d’Éphèse 2 : « Que Dieu illumine les yeux de nos cœurs et nous donne la force, la sagesse et le courage de garder les yeux ouverts, que nous continuions d’habiter notre demeure intérieure en sa compagnie afin de partager ses richesses dont nous avons seulement découvert quelques glorieuses miettes. Que son infinie puissance agisse et soit active au cœur de ce domaine sacré et secret, loin du brouhaha stérile, de l’agitation de la surface. »

Et puisque mes yeux – au moins pour le moment – sont ouverts, j’utilise pour vous saluer, cette formule que j’aime tant : je vous vois !

Philip

1 — je vous encourage à écouter ou lire son manifeste « le temps est venu » avec ses 100 déclarations, le temps est venu de...

2 — Éphésiens 1. 17-19

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