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  • Philip Ribe

Résurgence...


Notre liberté conditionnelle s’accélère, les limites tombent les unes après les autres et les expressions « monde d’avant » et « monde d’après » ont sombré dans l’oubli, dissoutes dans un déni collectif ahurissant… nous étions censés nous battre pour ralentir le trafic aérien dont les conséquences néfastes sur le réchauffement climatique sont établies et nous en sommes à utiliser l’argent public pour les aider à retrouver leur niveau d’avant le virus. Nous avons rêvé, bercés par la douceur d’un emploi du temps allégé, d’un monde meilleur, plus propre, plus juste, moins agressif, mais nous avons rouvert les yeux plus rapidement que les bars et les commerces. Finis les songes pastel d’un autre monde où la lune serait blonde… 1

Alors, pour ne pas trop déprimer, je marche. Je marche dans la forêt, au fond des gorges, sur les pâturages d’altitude, je marche partout où la stupidité et l’aveuglement des humains n’ont pas encore totalement détruit la beauté de la nature en cette fin de printemps radieuse. Et lorsque je marche, les mots tournent, dansent, se font et se défont, se mélangent et s’assemblent au gré des associations d’idées, aussi imprévisibles que les coulées du vent, insaisissables et fugitives ; semblables aux jeux d’ombres et de lumière qui naissent de la danse légère du soleil avec les feuillages animés par la brise.

Toutefois, après avoir traversé un inexplicable ruisselet, puisqu’il jaillissait presque au sommet d’une montagne sèche, un mot m’est resté en bouche, doux et soyeux comme un bonbon au miel, lisse et rond comme un galet de rivière, un mot lourd de sens : résurgence.

Résurgence. J’ai aimé ce mot, enfant, avant d’en comprendre vraiment le sens – j’avais dû l’entendre dans une conversation de grands… – je l’ai aimé simplement pour le plaisir de le prononcer, essayez, à haute voix, et vous comprendrez.

Guidé par la curiosité, j’ai voulu en savoir plus. À cette époque préhistorique où ceux qui allaient inventer Internet attendaient encore de naître, j’ai consulté les volumes aux belles couvertures rouges et moelleuses de l’encyclopédie familiale. À l’aide de très beaux dessins et d’explications détaillées – émaillées elles aussi de termes incompréhensibles : exsurgences, karstique ou artésien – j’ai pu comprendre l’essentiel. Ces nappes d’eaux mystérieuses, souterraines, sont issue d’un lac ou d’un cours d’eau identifié d’où elles s’infiltrent, s’écoulent, ruissellent et cheminent par d’invisibles sentiers pour finalement rejaillir en source fraîche porteuse d’une eau échappée d’un lieu lointain. Je l’ai retrouvé avec plaisir, ce doux vocable, résurgence, lorsque mes lectures adolescentes m’ont conduit à lire, à dévorer devrais-je dire la superbe trilogie de Marcel Pagnol, Manon des Sources.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque, mais le terme résurgence n’a rien perdu, pour moi, de son attrait ou de sa magie, la vision de ces eaux claires venues d’ailleurs m’émeut toujours autant, sans que je ne

puisse dire précisément pourquoi… Je ne sais pas si je suis parvenu à vous mettre l’eau à la bouche avec ma déclaration d’amour au mot résurgence, mais je suis à peu près certain que vous commencez à trouver le temps long à faire des ronds dans l’eau sans trop savoir où cela peut bien vous mener. Alors, avant de prononcer la parole qui pourrait devenir la goutte d’eau qui fait déborder le vase et qui me laisserait le bec dans l’eau, puisque j’aurais perdu votre attention, je vais en venir au fait.

En écrivant que je ne savais pas précisément pourquoi ce mot m’émeut, je n’ai pas été entièrement transparent, j’en ai aujourd’hui une petite idée, ce qui renforce la théorie, toute personnelle et qui n’engage que moi, selon laquelle les amours d’enfance sont souvent prophétiques. Cette raison, je l’ai évoquée aussi, précédemment, en paraphrasant Pierre Bachelet qui chantait dans son Nord lointain : « … pour moi c’est sûr, elle est d’ailleurs… ».

Cette eau murmurante ou glougloutante à mes pieds, cette eau qui semble surgir du sol sur lequel je me tiens vient en fait d’ailleurs, de très loin peut-être. Bien qu’invisible, son origine est connue, ce que je vois n’est pas une source, c’est une résurgence.

Appliquée à nos vies intérieures, la différence entre ces deux réalités – la source et la résurgence – est à l’origine d’une confusion lourde de conséquences. Lorsque nous sommes encouragés à chercher la vérité qui est en nous, à laisser parler notre moi profond, à lâcher prise pour nous reconnecter avec notre être intérieur, ou plus conventionnellement, à prier de tout notre cœur, nous devons chercher quelle est l’intention de ces formules. Si elles ont pour but de libérer notre égo des pressions culturelles, religieuses, familiales pour lui permettre de s’exprimer librement, de se réaliser, de prendre toute la place qu’il trouvera bon d’occuper, je ne nie pas que cela puisse être parfois utile, mais cela n’apportera pas une véritable transformation, cela n’étanchera pas de façon durable la soif de notre âme.

Par contre, si ces exhortations sont un encouragement à découvrir, à dégager, au plus profond de nos vies, une résurgence de la vie de Dieu, c’est alors une tout autre histoire. Lorsque Jésus déclare : si vous consentez à vivre dans mon intimité des fleuves d’eau vive jailliront de vos « ventres » 2, il ne parlait pas d’une source humaine, ni même terrestre, mais d’une résurgence de cette eau qui vient d’ailleurs, un ailleurs qui n’est pas quelque part, mais tout simplement, en Dieu.

La différence entre ces deux réalités n’est pas une simple question littéraire. Dans le premier cas, même si la source est potable, ce qui n’est pas toujours certain, elle est une production des efforts humains. Elle a en conséquence de terribles arrière-goûts, des relents de transpiration, de religion, d’orgueil, d’hypocrisie, de suffisance ou d’amertume. Elle charrie des impuretés, des substances toxiques par accumulation et elle ne sait pas vieillir sans devenir fétide. Chercher, découvrir, laisser couler une résurgence de la vie de Dieu au fond de nos âmes devrait être le but ultime de nos vies de croyants. Pour certains, du moins j’ose l’espérer, cette période de confinement a été l’occasion d’explorer leurs paysages intérieurs, et peut-être de nettoyer, désensabler, aménager le lieu où cette eau vivante venue « d’ailleurs » peut rejaillir.

Cette résurgence du dedans est à la fois puissante et fragile.

Puissante, si elle est régulièrement déblayée de tout ce qui pourrait l’empêcher de s’épancher en nous. Forte et bondissante comme un torrent de montagne à la fonte des neiges lorsque nous lui permettons, non seulement de se répandre en nous, mais aussi de déborder autour de nous pour offrir à ceux qui nous entourent une eau d’exception, une eau « Made in Heaven », une eau qui abreuvait le Jardin originel, une eau qui alimente le

fleuve de paix dans la vie à venir, une eau qui guérit, désaltère, et même qui nourrit, chargée qu’elle est d’alluvions divines.

Fragile, lorsque nous n’en prenons pas soin, lorsque nous négligeons son entretien. Le sable lourd des agendas trop chargés, la boue des activités vides de sens, la vase de l’indifférence, les limons puants de l’égoïsme, les éboulements du déni peuvent si facilement l’obstruer… et nous amener à vivre comme si elle n’était pas disponible ou réelle.

Il n’est pourtant jamais trop tard pour y revenir, s’y attarder, en faire le lieu secret où nous aimons nous reposer, nous ressourcer, puisque « se résurgencer » n’existe pas. S’abreuver de cette eau qui, si elle est disponible ici et maintenant, vient directement d’un ailleurs éternel, hors temps et hors espace, un ailleurs dont l’accès nous est pour le moment fermé, mais auquel nous pouvons rêver parce que le courant qui nous irrigue nous en parle, nous le raconte intimement, au-delà des mots et des concepts humains.

Je vais oser vous lancer un défi d’amour – un encouragement à ne pas vous faire à nouveau voler vos vies – décidez, choisissez, aspirez à vivre en résurgence de vie d’en haut. Et puis, si vous échouez, si vous oubliez régulièrement de prendre soin de votre résurgence intérieure, sachez que dans les livres anciens, résurger signifiait « ressusciter », et résurgement était un synonyme de résurrection.

Rien ne peut obstruer définitivement cet écoulement porteur de vie. Elle reste disponible et n’attend que votre consentement pour rejaillir à nouveau, vous rafraîchir, vous abreuver et se répandre autour de vous en débordement bienfaisant pour ceux que vous côtoyez.

Je vous laisse en espérant, cette fois, vous avoir mis l’eau à la bouche. Que les quelques gouttes que vous pourrez retirer de ces lignes vous donnent l’envie, la détermination, le courage de partir en expédition, à la recherche de la résurgence perdue ou, mieux encore, en dégustation de résurgence retrouvée.

Résurgement vôtre,

Philip

1- TELEPHONE – Un autre monde 2 - Jean 7. 38-39 version Darby

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© 2015 par Philip Ribe

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