Rencontrer & Rejoindre.


Rencontrer quelqu’un, le rencontrer vraiment — et non simplement bavarder comme si personne ne devait mourir un jour — est une chose infiniment rare. Christian Bobin


Il se leva et alla vers son père. Alors qu’il était encore loin, son père le vit et fut rempli de compassion, il courut se jeter à son cou et l’embrassa. Luc 15. 20


J’aime les mots.

J’aime les mots comme enfant j’aimais les galets multicolores polis par les eaux claires des torrents cévenols. Je les repérais sous la surface mouvante et translucide, plongeais ma main dans le courant et m’en saisissais ; j’admirais leurs veinures, les nuances — contrastes ou dégradés — mais par-dessus tout, j’aimais le contact de leur surface douce dans mes mains. J’en conservais souvent un ou deux dans mes poches ; même sans les voir, leur présence dans mes mains fermées me racontait d’admirables histoires, des récits qui remontaient à l’époque où les montagnes étaient jeunes et mes cailloux rugueux. Au bout de quelque temps, ils sortaient de mes poches pour rejoindre des boîtes ou des tiroirs secrets — j’avais toujours un peu peur qu’on ne les prenne pour de simples pierres et qu’ils finissent sur le chemin — et puis quelques mois plus tard, je les retrouvais en parcourant mes collections hétéroclites et désordonnées. Ils retrouvaient alors, pour quelques jours, le chemin de mes poches. Joie des retrouvailles.


J’aime les mots.

Qu’ils soient nouveaux ou anciens, ils ont tous pour moi une histoire. Un jour, je les ai pêchés dans le flot d’une conversation, dans les pages d’un livre, sur les ondes d’une radio, ils sont venus à moi avec leur sonorité, douce ou rugueuse, chantante ou saccadée, j’ai découvert leurs nuances, j’ai goûté leur prononciation, en silence ou à haute voix, je les ai gardés dans les poches de ma mémoire, avant de les oublier un peu, pour connaître le plaisir de les retrouver…


J’aime les mots… et parmi les mots que j’aime, il en est deux dont j’aimerais vous parler. Deux trésors inestimables dans mes collections hétéroclites et désordonnées : « Rencontrer » et « Rejoindre ».


Ces deux verbes-galets sortis des torrents impétueux de la parole pourraient suffire à résumer ce qui me touche, ce qui est important et essentiel dans ma vie.


À l’aube de la conscience, j’ai rencontré mes parents, puis j’ai rencontré mes amis — ceux qu’aujourd’hui je peux qualifier de « vieux amis » — j’ai rencontré celle avec qui j’ai partagé déjà les deux tiers de ma vie, j’ai rencontré mes enfants et les enfants de mes enfants… et par-dessus tout, alors que j’étais moi-même à peine plus qu’un enfant, j’ai rencontré celui qui a bouleversé ma vie. Celui qui lui a donné sa direction, sa couleur, sa saveur, sa force et son espérance. Je me souviens très bien de cette période magique ou toute ma théologie tenait en une courte phrase : « j’ai rencontré le Seigneur ». Il était doux et chaud, rassurant et stimulant dans mes mains, dans mes poches, tout au long de mes journées.


Les années se sont écoulées et j’ai découvert l’autre mot : « Rejoindre ». J’ai pris des distances avec mes parents, et j’ai connu la joie de les rejoindre. J’ai eu la mauvaise — ou bonne — idée de vivre à des milliers de kilomètres de mes amis, et chaque fois que c’était possible, j’ai pu les rejoindre. Mes enfants ont grandi, ils ont pris leur envol, ils font ma joie et ma fierté et je me réjouis chaque fois qu’il est possible de les rejoindre.


J’ai aussi compris que rencontrer le Seigneur ne suffisait pas ; bien sûr c’était le début du chemin, une époque inoubliable, mais les rivières du temps ne s’arrêtent jamais dans leur course liquide. J’ai eu peur. Ma « Rencontre » allait-elle devenir de l’histoire ancienne ? Une pièce de collection dans un musée du souvenir, ou pire, une religion ? Heureusement non ! J’ai découvert que je pouvais le rejoindre, enfin, pour être plus précis qu’il savait me rejoindre ; je devais juste dire : « oui ». Consentir à ce qu’il me trouve, encore et encore. Quelquefois, c’est moi qui prenais l’initiative — bien qu’en creusant un peu, on découvrirait probablement que c’était encore lui — je décidais de me lever, de reprendre la route pour encore une fois… le rejoindre !

Finalement, après toutes ces années à jouer avec ces deux mots dans les poches de mes pensées, je me suis mis à les confondre. Rejoindre… n’est-ce pas en réalité rencontrer encore une fois ? Et rencontrer… n’est-ce pas rejoindre une première fois ? À vous de voir…


Au plaisir de vous rejoindre, ou de vous rencontrer…peu importe, l’un comme l’autre me convient…


Philip




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© 2015 par Philip Ribe

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